Rarement un conflit social dans l’éducation gabonaise aura mis à nu, avec autant de netteté, la ligne de fracture entre effort budgétaire de l’État et exigence de gouvernance. Alors que la menace d’une année blanche plane sur le système éducatif, le gouvernement affirme avoir rempli toutes ses obligations financières. Le blocage, selon les autorités, ne serait plus budgétaire, mais politique et syndical.
Un effort budgétaire inédit, assumé par l’État
Le chiffre est central et difficilement contestable : 16 milliards de FCFA. C’est le coût global des mesures déjà acceptées et validées par le gouvernement pour apaiser la crise dans l’Éducation nationale. Un montant qualifié en interne d’« historique ».
À l’échelle des finances publiques, l’effort est considérable. Ces 16 milliards représentent près de 40 % de la marge budgétaire totale prévue pour la gestion de l’ensemble des agents publics en 2026. Autrement dit, l’Éducation nationale absorbe à elle seule près de la moitié des ressources nouvelles disponibles pour toute l’administration gabonaise.
Contrairement aux crises passées, l’État ne se contente pas de promesses. Des décisions concrètes ont été actées :
• 100 % des mises en solde des sortants des écoles de formation (ENS et ENSET) ;
• 100 % des mises en présalaire pour les 1 810 enseignants bénévoles ;
• 4 000 régularisations administratives immédiates, exclusivement réservées – concession exceptionnelle – aux chargés de cours effectivement en situation de classe, à l’exclusion des personnels administratifs.
Pour l’exécutif, le message est clair : le maximum budgétaire a été atteint. « Avec 16 milliards de FCFA engagés, l’État va au bout de ses capacités pour sauver l’école gabonaise », confie une source gouvernementale.
L’audit, point de rupture
Pourquoi, dès lors, la crise persiste-t-elle ? La réponse tient en un article : l’Article 6 du Protocole d’Accord Consolidé.
Ce protocole, fruit de longues négociations, a pourtant été signé par l’ensemble des parties prenantes, y compris les syndicats réputés les plus radicaux. Toutes les revendications financières y sont intégrées. Une seule clause bloque aujourd’hui son application : celle qui conditionne le paiement effectif à un audit du fichier matricule.
Cet audit prévoit notamment :
• la vérification des listes de bénéficiaires ;
• l’arrêt du paiement des vacations en cas de doublon ou d’irrégularité constatée.
C’est précisément cette exigence que certains syndicats refusent désormais d’entériner.
Pour le gouvernement, la question est aussi simple que brutale : comment exiger 16 milliards d’argent public sans accepter le moindre contrôle ? « On ne peut pas réclamer des fonds publics et refuser qu’on vérifie les bénéficiaires. La transparence n’est pas une option », tranche un haut responsable administratif.
En filigrane, l’exécutif laisse entendre que ce refus alimente de sérieux soupçons : doublons, bénéficiaires irréguliers, situations administratives fictives ou indûment maintenues. Autant de pratiques héritées de décennies de désordre administratif que la transition actuelle entend précisément corriger.
Une école prise en otage ?
Dans cette bataille de responsabilités, les premières victimes restent les élèves. Le risque d’une année blanche n’est plus théorique. Parents d’élèves, enseignants de base et chefs d’établissement s’inquiètent d’un bras de fer qui semble dépasser le cadre strictement social.
La position de l’État est désormais assumée publiquement : le problème n’est pas l’argent. Les ressources sont disponibles, le calendrier de paiement est prêt, avec un démarrage possible dès février 2026. Le seul verrou restant est l’acceptation de l’audit.
« Le dialogue reste ouvert », assure-t-on au sommet de l’État. Mais la condition est non négociable : aucun paiement sans transparence. Une ligne que le Président Brice Clotaire Oligui Nguema, engagé dans une politique de rupture avec les pratiques du passé, considère comme un marqueur de bonne gouvernance.
Dans l’opinion publique, le narratif gouvernemental commence à s’imposer : si l’école reste fermée alors que l’argent est prêt, la responsabilité ne serait plus du côté de l’État. « Parents d’élèves, l’État est prêt à payer. Si l’école reste bloquée, c’est parce que certains refusent la transparence », résume un proche du dossier.
Au-delà de la crise, un test politique
Plus qu’un conflit social, cette séquence apparaît comme un test grandeur nature de la nouvelle gouvernance gabonaise. En conditionnant l’effort financier à un audit, l’exécutif envoie un signal clair : l’ère des paiements automatiques sans contrôle est révolue.
Reste à savoir si les syndicats accepteront de franchir ce seuil symbolique. Car derrière l’Article 6, une question demeure, lancinante, et désormais publique : qui protège-t-on en refusant l’audit ?































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