En affirmant, dans son discours du 16 août, que « le temps des promesses doit céder la place au temps des preuves », Brice Clotaire Oligui Nguema a peut-être prononcé l’une des phrases les plus engageantes de son mandat. Car revendiquer les réalisations, c’est aussi accepter qu’elles soient mesurées : à l’aune des délais, des coûts, de la qualité et, surtout, de leur impact concret sur la vie quotidienne des Gabonais.
Il y a des phrases politiques qui s’évanouissent avec les applaudissements. Et puis il y a celles qui reviennent, quelques mois ou quelques années plus tard, demander des comptes à celui qui les a prononcées.
« Le temps des promesses doit céder la place au temps des preuves. »
Prononcée par Brice Clotaire Oligui Nguema dans son adresse à la Nation du 16 août, la formule avait tout d’un marqueur politique. À l’occasion du 66ᵉ anniversaire de l’indépendance, le président gabonais aurait pu privilégier le registre traditionnel de la célébration, de la mémoire et de l’unité nationale.
Il a choisi autre chose : mettre son bilan en vitrine et faire de la réalisation concrète le nouveau critère de jugement de son action.
Palais des Congrès Omar Bongo Ondimba, Mémorial Léon Mba, Esplanade Georges Damas Aléka, Cité administrative Émeraude, Maison Jean Ping, centres de santé, états-majors, infrastructures routières… La longue liste égrenée dans son discours compose le catalogue d’un Gabon que le Chef de l’État veut présenter comme engagé dans une transformation visible.
Politiquement, le choix est habile.
Mais il comporte un revers : plus le pouvoir revendique les ouvrages, plus il accepte que ceux-ci soient scrutés.
La preuve ne s’arrête pas au béton
Une promesse peut être évaluée sur l’intention. Une infrastructure, elle, peut être auditée.
Combien a coûté l’ouvrage ? A-t-il été livré dans les délais annoncés ? Les coûts ont-ils évolué ? Les procédures ont-elles été respectées ? La qualité correspond-elle aux standards attendus ? L’équipement fonctionne-t-il durablement ? Et surtout : quel bénéfice concret les populations en tirent-elles ?
C’est ici que la formule présidentielle prend toute sa portée.
Car le Chef de l’État ne s’est pas contenté d’opposer les promesses aux réalisations. Il a également fixé une exigence de méthode : ne pas laisser la bureaucratie, l’inertie, les mauvaises habitudes ou les intérêts particuliers ralentir l’action publique.
Sa doctrine tient en quelques mots : « contrôler les délais, exiger la qualité et demander des comptes ».
Autrement dit, la Refondation entre dans une phase où inaugurer ne pourra plus constituer une fin en soi.
Un bâtiment flambant neuf peut être une réussite architecturale. Mais la véritable réussite commence lorsqu’il remplit effectivement sa fonction, qu’il est correctement entretenu et qu’il répond durablement aux besoins pour lesquels il a été construit.
Le quotidien, juge plus sévère que les inaugurations
C’est d’ailleurs le président lui-même qui rappelle cette réalité.
Dans son discours, après avoir présenté les réalisations de son gouvernement, Brice Clotaire Oligui Nguema reconnaît que la situation de l’eau et de l’électricité demeure « inacceptable » pour de nombreux ménages.
Il évoque les coupures, l’impatience des familles et les conséquences économiques qu’elles entraînent.
Le contraste est révélateur.
D’un côté, les chantiers donnent une matérialité spectaculaire à l’action publique. De l’autre, le quotidien des citoyens rappelle que la performance d’un État ne se mesure pas uniquement à la hauteur de ses bâtiments ou au nombre de cérémonies d’inauguration.
Elle se mesure aussi à des choses beaucoup moins photogéniques : un robinet qui coule, une ampoule qui reste allumée, une route praticable, un hôpital fonctionnel, une administration qui répond et un service public qui tient dans la durée.
C’est probablement là que commence véritablement le temps des preuves.
Le président se fixe lui-même une obligation de résultat
La fin du discours ajoute une autre dimension à cette nouvelle doctrine.
« Là où il y aura des retards, nous exigerons des corrections. Là où il y aura des fautes, les responsabilités devront être établies », affirme le Chef de l’État.
Cette déclaration est politiquement forte parce qu’elle dépasse le simple engagement de construire.
Elle pose la question de la redevabilité.
Qui devra rendre compte lorsqu’un chantier accuse du retard ? Qui répondra d’un dépassement de coûts ? Que se passera-t-il lorsqu’une infrastructure livrée ne répondra pas aux standards annoncés ? Quels mécanismes permettront de mesurer la performance des opérateurs publics et privés ?
Le discours ne répond pas à toutes ces interrogations.
Mais il établit un principe : la réalisation publique doit désormais être accompagnée d’une obligation de résultat.
Et c’est peut-être là que le président prend son pari le plus audacieux.
De la communication du bilan à l’épreuve du bilan
Depuis le début de son accession au pouvoir, Brice Clotaire Oligui Nguema a beaucoup parlé de transformation, de restauration et de refondation. Les chantiers engagés depuis 2023 constituent désormais la partie la plus visible de ce récit politique.
Avec son discours du 16 août, il franchit une étape supplémentaire : il transforme les réalisations en critères d’évaluation de son propre pouvoir.
La logique est simple.
Plus le gouvernement construit, plus les citoyens peuvent comparer les annonces et les résultats. Plus les infrastructures sont mises en avant, plus elles deviennent susceptibles d’être évaluées. Plus le pouvoir promet la performance, plus les dysfonctionnements deviennent difficiles à justifier.
C’est la contrepartie de la preuve : elle ne fonctionne que si elle accepte la vérification.
Le « temps des preuves » ne devrait donc pas être seulement celui des images d’inauguration. Il devra être celui des indicateurs, des échéances respectées, des audits, de la qualité des ouvrages, de leur fonctionnement et de leur impact.
Le véritable rendez-vous sera celui de l’après-inauguration
C’est probablement ici que se jouera la prochaine étape de la Refondation.
Une infrastructure inaugurée marque la fin d’un chantier. Elle ne marque pas nécessairement le début d’un résultat.
Le véritable bilan d’un centre de santé sera le nombre de patients effectivement pris en charge. Celui d’une route sera la réduction des temps de trajet et des coûts logistiques. Celui d’une infrastructure hydraulique sera la régularité de l’approvisionnement. Celui d’un équipement administratif sera la qualité du service rendu aux citoyens.
L’inauguration est un moment. La performance est une durée.
En revendiquant les réalisations de son mandat tout en reconnaissant les difficultés persistantes dans certains services essentiels, Brice Clotaire Oligui Nguema a donc posé les bases d’un nouveau contrat politique avec les Gabonais.
Après leur avoir demandé de croire à la Refondation, il leur promet désormais quelque chose de plus exigeant : des preuves.
Et une fois cette promesse formulée, il devient difficile de revenir en arrière.
Car le temps des preuves appelle nécessairement celui des chiffres, des comparaisons, des résultats et de la reddition des comptes.
Le président a fixé lui-même la nouvelle règle du jeu. Désormais, ce ne sont plus seulement les promesses qui seront jugées. Ce sont les résultats.































Discussion about this post