Le 17 février 2026, la Haute Autorité de la Communication (HAC) a frappé fort : suspension immédiate et jusqu’à nouvel ordre de l’ensemble des réseaux sociaux au Gabon. L’annonce, faite sur Gabon 1ère par son porte-parole Jean-Claude Mendome, a sidéré un pays désormais habitué à vivre, commercer et débattre en ligne.
Facebook, TikTok, Instagram, YouTube : en quelques lignes administratives, les principales plateformes ont été mises hors circuit. Avant de juger la décision, il faut examiner le fond du dossier. Car derrière la brutalité de la mesure, les arguments avancés ne relèvent pas de la fiction.
Le réquisitoire de la HAC : des griefs structurés
Réunie sous la présidence de Germain Ngoyo Moussavou, la HAC invoque la loi n°019/2016 portant Code de la communication. Elle dénonce la diffusion de contenus diffamatoires, haineux, injurieux, attentatoires à la dignité humaine et à la stabilité des institutions. Elle cite la désinformation, le cyberharcèlement, le doxing et les campagnes coordonnées de dénigrement.
Surtout, elle pointe « l’indifférence » des plateformes face aux signalements. Ce grief n’est pas propre au Gabon. Les régulateurs européens et américains formulent depuis des années des critiques similaires à l’encontre de Meta, de TikTok ou de YouTube.
La HAC rappelle un principe juridique universel : la liberté d’expression n’est pas absolue. Elle s’exerce dans le cadre de la loi. Sur ce point, le raisonnement est conforme aux standards des démocraties libérales.
Ce que disent les recherches internationales
Le débat sur l’impact des réseaux sociaux dépasse largement le continent africain. Aux États-Unis, le United States Senate a auditionné en 2024 les dirigeants des grandes plateformes après des études démontrant que leurs algorithmes favorisent les contenus suscitant colère et indignation.
Des chercheurs de New York University et de Yale University ont montré que les contenus moralement clivants se diffusent nettement plus vite que les informations neutres. Une étude publiée dans la revue Science a établi que réduire l’exposition aux contenus politiquement polarisants diminue significativement la radicalisation des opinions.
Le Centre for Countering Digital Hate (CCDH) a documenté la prolifération de fausses informations, particulièrement dans les régions où la modération en langues locales est quasi inexistante, notamment en Afrique subsaharienne. Le précédent du Myanmar, où Facebook a servi de vecteur à des appels au génocide contre les Rohingyas, reste un cas d’école tragique.
Même l’Organisation mondiale de la santé a alerté sur l’impact du cyberharcèlement sur la santé mentale des adolescents. Quant à Frances Haugen, ancienne ingénieure de Facebook, ses révélations ont montré que l’entreprise connaissait les effets délétères de ses algorithmes.
Autrement dit : le diagnostic posé par la HAC n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un débat mondial sur la responsabilité des plateformes.
Le vrai débat : la méthode
Là où la controverse s’installe, c’est sur la réponse choisie. Suspendre l’ensemble des réseaux sociaux constitue une mesure radicale. D’autres juridictions ont opté pour des mécanismes gradués : retrait ciblé de contenus, amendes, injonctions judiciaires, obligations de transparence algorithmique.
L’Union européenne, par exemple, a adopté le Digital Services Act, qui impose aux plateformes des obligations strictes sans recourir à des coupures généralisées.
La question centrale est donc stratégique : faut-il fermer temporairement pour contraindre à négocier, ou renforcer progressivement les mécanismes de responsabilisation ?
Une urgence réelle, un équilibre délicat
Ce que révèle cette crise, c’est l’absence de cadres de gouvernance numérique pleinement adaptés aux contextes africains. Les plateformes opèrent à l’échelle globale, mais les impacts sont locaux. Les États cherchent à protéger leurs citoyens, mais doivent éviter de fragiliser l’espace public numérique qui structure désormais l’économie et l’information.
La décision de la HAC est compréhensible au regard des dérives documentées. Elle est néanmoins risquée par son ampleur. Toute mesure de suspension générale pose une question fondamentale : comment protéger la cohésion sociale sans affaiblir durablement la liberté d’expression et l’activité économique numérique ?
Le Gabon se retrouve au cœur d’un dilemme que rencontrent aujourd’hui toutes les démocraties : réguler efficacement des plateformes mondiales dont les modèles économiques reposent sur l’attention et la polarisation.
La coupure est un signal fort. Reste à savoir si elle débouchera sur un cadre durable, équilibré et juridiquement solide. Car la régulation numérique ne peut être ni un réflexe émotionnel ni un geste purement symbolique. Elle doit être pensée comme une architecture stable, capable de protéger sans étouffer.





























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