
Le numérique ne se limite pas à l’usage des technologies. Il englobe également celles et ceux qui les conçoivent, les développent et les innovent. Pourtant, au Gabon comme dans de nombreux contextes technologiques émergents, une distinction implicite persiste : les femmes sont souvent mises en avant lorsqu’elles utilisent les outils numériques, mais beaucoup plus rarement lorsqu’elles participent à leur conception et à leur développement.
Il est important de saluer le travail remarquable de nombreuses femmes engagées dans l’usage et la diffusion du numérique. Des initiatives telles que Le Journal d’Emeraude, Wenda la Mather et bien d’autres contribuent activement à la visibilité et à l’appropriation des technologies dans notre société. Cependant, les femmes qui œuvrent dans l’ombre pour concevoir des solutions technologiques, développer des plateformes ou imaginer des innovations numériques restent encore trop peu visibles et insuffisamment valorisées.
Cette situation conduit à sous-estimer le rôle stratégique que les femmes peuvent jouer dans la création de technologies et le développement de l’économie numérique gabonaise. Pourtant, leur contribution pourrait être déterminante dans la construction d’un écosystème numérique plus inclusif, innovant et souverain.
La réalité de l’écosystème numérique gabonais révèle en effet un environnement encore largement dominé par les hommes, tant au niveau des institutions publiques que des entreprises privées. Bien sûr, certaines femmes évoluant dans la technologie ne cherchent pas nécessairement à se mettre en avant. Cela s’explique souvent par l’intensité du travail qu’implique la recherche, le développement technologique ou l’entrepreneuriat numérique. Mais cette discrétion ne doit pas masquer une autre réalité : nos innovations et nos conceptions technologiques peinent encore à être reconnues et valorisées.
Plusieurs obstacles structurels contribuent à cette situation.
Le premier concerne la crédibilité accordée aux jeunes innovateurs et innovatrices. Beaucoup d’entre nous ont commencé très tôt dans le numérique, parfois dès l’âge de 19 ans. Pourtant, même après plusieurs années d’expérience et de travail, il n’est pas rare que nos projets continuent d’être accueillis avec scepticisme, simplement en raison de notre âge ou de notre statut.
Le second obstacle est plus insidieux : le harcèlement sexuel subtil dans les environnements professionnels. Il prend souvent la forme de remarques déplacées, de plaisanteries ambiguës ou de questions sans lien avec les échanges professionnels. Des interrogations telles que « Êtes-vous mariée ? » ou des appellations familières imposées comme « ma chérie » peuvent sembler anodines pour certains, mais elles participent à créer un climat qui fragilise la crédibilité professionnelle des femmes dans les milieux technologiques.
Un troisième frein majeur concerne la faible valorisation des start-up et des innovations locales. Tant que le Gabon ne disposera pas d’un véritable écosystème capable d’accompagner et de soutenir les jeunes entreprises technologiques, il sera difficile de parler de souveraineté numérique. Les déclarations en faveur de l’innovation sont nombreuses, mais les actions concrètes pour soutenir les initiatives locales restent encore insuffisantes. À cela s’ajoute un cadre entrepreneurial qui demeure souvent peu adapté à l’émergence des start-up technologiques.
Enfin, il existe un manque de visibilité des femmes qui participent activement à la construction du numérique au Gabon. Pourtant, certaines figures mériteraient d’être davantage mises en lumière afin d’inspirer les nouvelles générations. Je pense notamment à Madame Christine Soro ou à Madame Annie Chrystel Eugénie Limbourg Iwenga. La jeune femme gabonaise a besoin de modèles pour comprendre que les métiers de la technologie et de l’innovation lui sont pleinement accessibles.
Les exemples illustrant les défis liés à la place des femmes dans le numérique au Gabon sont nombreux. Pourtant, ces défis ne doivent pas être perçus comme une fatalité. Ils constituent au contraire une invitation à repenser notre écosystème technologique afin qu’il devienne plus inclusif, plus dynamique et plus ouvert aux talents féminins.
Car l’enjeu dépasse la simple question de la représentation. Il s’agit aussi de permettre aux femmes de contribuer pleinement à la conception des technologies qui façonneront l’avenir numérique du Gabon et de l’Afrique.
Je suis Melba Orlie Nzang Meyo, présidente du Comité scientifique gabonais de recherche sur l’intelligence artificielle. Je suis également co conceptrice de Obone AI, première intelligence artificielle gabonaise dédiée à la préservation et à la valorisation des langues locales d’Afrique centrale. Enseignante au Campus Digital de l’ISM Dakar et au Centre universitaire de recherche et de formation aux technologies de l’Internet (CURI) de l’Université Cheikh Anta Diop, j’ai également participé à la co-conception de AWA, première intelligence artificielle sénégalaise capable de s’exprimer en wolof.
À travers ces expériences, je reste convaincue que l’avenir du numérique africain se construira avec les femmes, non seulement comme utilisatrices des technologies, mais aussi comme conceptrices, innovatrices et architectes du monde numérique de demain.































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